lundi 9 novembre 2009

Clore un PPP

C’est dimanche matin, j’attends les corrections de mon tuteur, mais le serveur de l’Enssib semble avoir des problèmes. Je brave mes sentiments d’impuissance et de culpabilité et passe l’après-midi en ballade. Je reçois les corrections de mon mémoire professionnel en soirée en ouvrant l’ordinateur, soit trois pages compactes de remarques. J’y travaille jusqu’à minuit. Levé à cinq heures et demie lundi matin. J'ai la chance ou le malheur d’être connecté à Internet à mon domicile, suis à l’ordinateur de six à huit heures et demie. Je prends la ligne neuf et suis au bureau à neuf heures, m’abstrais de tout travail interne en cours et travaille sur les corrections jusqu’à quinze. Les établissements des tables des matières et autres index prennent plus de temps que le travail sur le fonds du sujet. Le nombre de caractères permis est allègrement dépassé, même en sabrant des paragraphes entiers. Je lance l’impression du mémoire sur la photocopieuse du quatrième étage, la seule en réseau qui sache faire des photocopies recto verso. Cela promet d’être long, il y a deux cents pages et cinq exemplaires à tirer. Une erreur se produit à partir d’un certain feuillet ; l’impression recto verso se fait alors tête bêche, ce qui est absurde et illisible. Espérant que cette erreur est due au fichier texte, je décide de recourir à un fichier "pdf". Mais le convertisseur sur le poste informatique refuse la conversion, refus sans doute du au poids important du document textuel d’origine. Je dois recourir à un convertisseur en ligne. J’en essaie plusieurs et parviens à récupérer un fichier "pdf" imprimable. Je relance l’impression, qui se passe bien, hormis quelques bourrages de l’imprimante, ce qui me vaut de multiples aller-retours entre mon bureau du second étage et l'imprimante du quatrième. J’entasse les paquets de copies encore chaudes, descends la perforelieuse dans mon bureau. Mais c’est que c’est un petit modèle et je suis obligé de perforer cinq feuilles par cinq feuilles. Les spirales disponibles sont grosses, prévues pour le double de pages. Je fais un essai de reliure ; c’est ridicule, les feuillets se retrouvent attachés à une énorme boule de plastique trois fois plus épaisse. Je sors et parcours la rue Richelieu, trouve une imprimerie tenue par des japonais qui peut me vendre cinq spirales. Elles s'avèrent un peu justes. Je fais un essai, mets un quart d’heure à fixer la spirale aux deux cents pages. Cela tient quand même. Je "fabrique" deux autres exemplaires non sans mal. Je remarque des fautes, des erreurs de mise en page, mais je mets les exemplaires dans des grosses enveloppes postales. Il est dix-neuf heures, les bureaux de poste étant fermés je rejoins celle du Louvre, la seule à être ouverte jusqu’à minuit. Les trois exemplaires sont engloutis par la boîte postale à vingt heures. Je rentre et me surprends à ne pas vraiment me sentir débarrassé de ce travail.

dimanche 16 août 2009

Des bibliothécaires trop éprises

Il advint un jour que trois jeunes bibliothécaires, ayant terminé leur formation, s’en allèrent flâner non loin de Lyon, dans une autre grande ville de la région. Elles allaient sur les pas de l’une d’entre elles, qui avait vécu là.
La confidentialité nous oblige à taire ici le nom de cette ville réputée pour son système de transport aérien de forme ovoïde, ses produits gastronomiques à base de fruits secs, et berceau d’un écrivain romantique qui prisait fort l’Italie. Après avoir parcouru la cité en divers endroits, nos bibliothécaires ne purent s’empêcher de visiter un de ces lieux publics et culturels qui furent l’objet de toutes leurs attentions depuis le mois de novembre. Elles y entrèrent donc, malgré l’heure tardive et la fermeture proche.
Elles commencèrent par l’indispensable visite des lieux de commodité, puis elles gravirent les six escaliers conduisant dans la grande salle. Enfin arrivées, elles furent plutôt enchantées et sortirent promptement leurs appareils photographiques. Or les « gardiens du lieu » ne virent pas d’un bon œil ces tentatives de prises de vue et leur demandèrent bien cordialement de cesser sur le champ. La révélation de leur appartenance au même milieu professionnel ne leur fut d’aucun secours, s’avérant au contraire une circonstance aggravante. On leur offrit cependant en consolation les divers imprimés en distribution libre concernant l’endroit et son réseau. Tout de même déçues, nos 3 collègues se laissèrent porter vers le bas par l’ascenseur si bien orné.
Une mauvaise manipulation de l’engin les ramena malgré elles une dernière fois sur les lieux de leurs méfaits. L’aide empressée des gardiens leur fut donc fort utile pour le choix du bouton adéquat vers le bas.
Point ne leur fut permis non plus d’immortaliser sur pellicule le hall majestueux de l’endroit.
De l’assez terne extérieur il leur fallut donc se contenter.

Nous avons sans doute, puisque de nous il s’agit bien, expérimenté la devise biblique selon laquelle : « Nul(le) n’est prophète en son pays » !

Qu’il nous soit maintenant permis de vous délivrer ces quelques recettes :

« Comment se faire expulser d’une bibliothèque en moins de cinq minutes ? »

- Venir cinq minutes avant la fermeture ;
- S’écrier dans l’entrée : « Ah, voilà, encore un grand hall tout vide, tout ce qu’il faut éviter si on veut que ce soit convivial ! » ;
- Visiter avant tout les toilettes ;
- Courir vers les fenêtres de la salle de lecture pour admirer le paysage ;
- Mitrailler la salle de lecture et les quelques lecteurs ;
- Répondre au bibliothécaire qui nous rappelle que les photos sont interdites : « Mais c’est pour des raisons professionnelles ! ». Pour lui, c’est encore pire, ça sent le « benchmarking » à plein nez ;
- Ne pas trouver le bon bouton dans l’ascenseur, revenir au niveau de la salle de lecture, se voir réexpliquer fermement le chemin vers la sortie ;
- Une fois dehors, se retourner d’un air vindicatif : « Et en plus, elle est moche, cette bibliothèque ! ».

mercredi 15 juillet 2009

Comment survivre à une avalanche de livres pendant un récolement ?

En bon bibliothécaire que vous êtes, vous vous devrez d'être réactif. Vous n'aurez que quelques secondes pour comprendre que tous les 800 de la classe Dewey que vous bipez vous tombent dessus. Ne pensez qu'à ce qui est en train de se passer : ne commencez pas à imaginer le travail que vous aurez à tout remettre en place, vous perdriez un temps précieux.


1. Au moment où vous sentez l'étagère basculer, tournez-lui le dos. En aucun cas, vous ne devez vous tourner face à elle et chercher à la retenir de vos bras. Des centaines de mètres linéaires s'abattant, vous ne gagneriez qu'à vous tuer. Ou, du moins, à ressembler à la Vénus de Milo. Sans la tête. Non, vous ne voulez pas de ça.
2. Abaissez votre centre de gravité, mettez-vous en position dite "chien de faïence" (en boule, quoi). Ne faites pas reposer votre corps sur vos mains, le poids des livres vous briserait les poignets. Repliez donc vos coudes et rentrez la tête comme une tortue.



3. Placez-vous parallèlement à l'étagère, cela vous évitera d'être écrasé par la structure métallique. Si vous avez de la chance, vous pourrez même vous insérer dans les 841, carrément maigrichons. Voilà qui explique pourquoi les budgets sont de plus en plus réduits en bibliothèque : les hauts politiciens pensent avant tout à vous ménager des espaces de survie en cas de catastrophes improbables. Une fois rescapé, rendez-leur hommage.
4. Prenez une grande inspiration et laissez l'étagère s'écrouler sur vous tout en expirant très lentement. Moins vous bougerez, plus vous aurez de chances de vous en sortir. Vos muscles dorsaux et deltoïdes feront office d'amortisseurs.
5. Ne cherchez pas à vous relever, vous risqueriez de faire tomber des livres ou des étagères se trouvant en équilibre précaire à proximité. Criez pour signifier à vos collègues que vous êtes là et toujours vivant si c'est la cas. Attendez les secours et prenez vos congés sur les dates du prochain récolement.

Comment éviter qu'une telle situation de produise ?
- ne chargez pas trop vos étagères. Nous savons tous que les bibliothèques manquent cruellement de place. Achetez un guide de désherbage, ça peut toujours vous servir.
- vérifiez que les rayonnages ne sont pas branlants. N'essayez pas de les caler avec votre liste de cotes validées pliée en dix. Contactez le service technique.
- déléguez, si vous le pouvez. Si, par malheur, la chose vous arrivait, envoyez-nous le récit de votre survie miraculeuse. Nous le publierons.

Pour vous entraîner à faire face à toutes sortes de situations, n'hésitez pas à consulter la bible en la matière : Scénario catastrophe ! Manuel de survie: situations exrêmes (Editions 365).

lundi 13 juillet 2009

Pitié, plus de PowerPoint

"Dans la série "Toi aussi fais ton PowerPoint tous les soirs de 17 à 20 heures et bricole ton site Internet la nuit..." C'est ainsi qu'un de nos sémillants bibliothécaires stagiaires, appelons-le Xkz, a débuté son exposé du module Traitement de l'information qui, d'avril à juin, nous a occasionné nuits blanches, pleurs, grincements de dents, maux de têtes et douleurs lombaires, dans les cas les plus virulents.

Mais quel but poursuivait cet exercice ? S'agissait-il de faire de nous de parfaites futures intervenantes de formation ? De nous faire intégrer, à travers le choix des sujets (SCORM, LOM, l'illectronisme, les tablettes à encre électronique...) la doxa des nouveaux supports pédagogiques ? Pendant ces quelques mois de formation à l'ENSSIB, nous avons été bien placées pour évaluer l'usage des logiciels de présentation dans la pédagogie et avons, presque d'instinct, su éviter leurs principaux écueils.

J'ai profité du colloque sur l'e-learning pour réaliser une petite enquête auprès d'un échantillon non représentatif de bibliothécaires stagiaires, dont l'analyse n'engage bien entendu que moi et non l'ensemble de la FIBE S. Les citations en italique sont reprises telles quelles du questionnaire distribué, qui consistait en une unique phrase : "Merci d'écrire vos principales critiques contre l'usage du PowerPoint en cours". Un modèle de méthode, donc.
  • L'informatique est fourbe : rien de plus capricieux qu'un ordinateur, rien de plus traître qu'un logiciel. En cas de défaillance du support, l'intervenant est dérouté, destabilisé, désemparé. L'assistance elle-même n'est pas loin de s'arracher les cheveux en couinant : "Le PowerPoint ne fonctionne pas !" Pourtant, un orateur quelque peu prévoyant aura forcément préparé une version papier de son exposé et pourra sans encombre délivrer son contenu de façon compréhensible.

  • La lecture est lénifiante : l'écueil principal d'un discours assisté d'un diaporame, c'est la lecture pure et simple de celui-ci et, par voie de conséquence, l'assoupissement du public, bercé par une forme d'hypnose entre la voix posée de l'intervenant, la lumière tamisée, le défilement régulier des diapositives. Ce que l'une des personnes interrogées a exprimé dans les termes fleuris suivants : "Quand le PowerPoint ressemble à un pré défraîchi et que l'intervenant en est le mouton, c'est franchement endormant, voire carrément agaçant."

  • Le format formate la pensée : les personnes interrogées déplorent l'imposition d'un "modèle de cours" peu varié. On reste dans le cadre d'un cours magistral, avec en plus cette fascination pour l'écran projeté qui verrouille les possibilités de réaction, un peu comme les écrans géants pour les matchs de foot dans les cafés... "La généralisation du support PowerPoint induit parfois un manque d'inventivité. Parfois, une bonne vieille feuille avec le plan suffit."

  • Le contenant prend le pas sur le contenu : on n'apprend pas comment réaliser un bon diaporama. Beaucoup d'intervenants croient bien faire en casant le maximum d'informations sur chaque diapositive. Il est moins difficile de bricoler un diaporama au design impeccable que de structurer un cours solide , progressif, avec des informations à jour. Quelques heures de prise en main d'un logiciel suffisent à donner un résultat d'apparence professionnelle, mais il faut aussi se poser la question de la qualité de l'information délivrée.

  • Utiliser le slide à bon escient : finalement, les meilleures interventions étaient celles qui se servaient du diaporama comme d'un support ponctuel, pour annoncer le plan, présenter des chiffres et des tableaux, illustrer certains points par une image parlante.

  • Des visites, pas des diaporamas : la formation des bibliothécaires comprend un certain nombre de visites d'établissements. Il est parfois décevant de se déplacer dans une bibliothèque éloignée, pour se voir accueillies dans une petite salle et regarder un diaporama pendant trois heures... Alors que nous ressentons le plus vif désir de découvrir de nouveaux lieux et de réfléchir à l'organisation de l'espace.

Bref, cette note ne se veut pas une critique gratuite de l'enseignement délivré à l'ENSSIB mais un début de réflexion sur un modèle pédagogique qui tend à se généraliser, et que nous utiliserons probablement nous-mêmes dans nos formations à la recherche documentaire dans les mois qui viennent. Nous avons terminé nos semaines de formation avec l'impression d'avoir été "gavées" de PowerPoint, tout en nous souvenant difficilement du contenu des modules au moment de rendre notre évaluation. "On en a tellement eu cette année qu'à un moment, j'en rêvais la nuit..."

lundi 29 juin 2009

Du e-book au “Hitchbook”

Mardi 23 juin, l'ENSSIB s'est invitée à l'Institut Lumière pour une première collaboration, à l'initiative de M. Yves Desrichard, conservateur, professeur à l'ENSSIB et néanmoins féru de cinéma.
Libérée des fameux “Exposés/diaporamas/sites Internet”, j'ai pu m'y rendre le coeur léger.
Parmi les spectateurs, quelques élèves et personnels de l'ENSSIB disséminés dans la salle, mais également d'autres bibliothécaires, sont venus écouter, faisant preuve, comme l'a souligné M. Desrichard, d'un certain masochisme, une intervention sur la destruction des livres et des bibliothèques, précédant la projection du film de Truffaut “Fahrenheit 451”, adaptation du livre de Bradbury (cycle Truffaut à l'Institut Lumière).
De mémoire et sans notes, voici un petit résumé.
Je passe l'introduction de présentation de l'ENSSIB par Yves Desrichard...

La première intervenante, Mme Claire Bruyère (Prof à Paris 7), nous rappelle que de tout temps on a détruit des livres et des bibliothèques (la bibliothèque d'Alexandrie ne fut pas la première). Elle cite les époques les plus destructrices (telles que l'Inquisition ou la Révolution) et ajoute qu'on en brûle encore à notre époque (cf “événements” de 2007 en France). Une intervention dans la salle évoque l'incendie en 1999 de la bibliothèque centrale Lyon 2-Lyon 3, dont l'origine est encore obscure.

Mme Bruyère tente ensuite de lister certaines raisons poussant à ces destructions. Elle évoque la peur de l'influence du contenu des livres (dans les états totalitaires notamment). Elle pousse la réflexion ainsi : brûler des livres, c'est brûler des hommes (dans le sens aussi de “condamner à mort”) : exemple de Giordano Bruno ou des “sorcières” (par ailleurs toujours des femmes...), des fatwas contre Salman Rushdie ou Taslima Nasreen. A notre époque, mettre le feu aux bibliothèques, ce peut être s'en prendre à ce qui représente l'institution. Enfin, il s'agit aussi d'une fascination, pour certains, de voir brûler, se consumer...

La destruction peut aussi prendre la forme du vol pour appropriation (cf spoliation des bibliothèques françaises durant la 2e guerre mondiale, sujet du dernier livre de Martine Poulain “Livres pillés : lectures surveillées”).

Mme Bruyère nous fait remarquer que lorsque l'on détruit des livres, c'est souvent par le feu . Il existe d'ailleurs le terme “brûlement”, qui semble s'appliquer essentiellement aux livres. D'où l'Enfer dans les bibliothèques ?

Apparition fugitive, sur le grand écran, de la page d'accueil de l'Enssib (et pour ma part, courte envie de cliquer sur "messagerie", ben oui, l'habitude...), puis M. Yves Desrichard intervient rapidement sur le thème “Truffaut, éditeur de livres”. Il entend par là le rapport de Truffaut aux livres. Nous, Fibe S, qui, grâce à l'un des groupes du fameux “exposé/diaporama/site Internet”, connaissons maintenant sous toutes les facettes les e-books, apprenons alors l'existence du “Hitchbook”, livre d'entretiens de Truffaut avec Hitchcock...

Quelques lectures conseillées par les intervenants :

Elias Canetti Auto-da-fé
Voltaire De l'horrible danger de la lecture
Enrique Vila-Matas La lecture assassine
Lucien X. Polastron Livres en feu : histoire de la destruction sans fin des bibliothèques
Fernando Baez Histoire universelle de la destruction des livres : des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak
Martine Poulain Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l'occupation
François Truffaut, Helen Scott Hitchcock Truffaut

mercredi 17 juin 2009

Milan : préparatifs

L'événement marquant de ce mois de juin 2009 n'est pas la préparation intensive de l'exposé/diaporama/site Internet sur le traitement de l'information ; les journées à rallonge, nous commençons à avoir l'habitude... Ce n'est pas non plus la réédition intégrale de la série Angélique, Marquise des Anges d'Anne Golon, avec cette campagne d'affichage dans le métro absolument terrifiante : "Toutes les femmes sont... Angélique."

Non, la grande affaire du moment est bien le week-end à Milan du 26 au 28 juin. L'occasion, espérons-le, d'oublier les futiles rancœurs entre les différents occupants de l'Enssib, puisque élèves bibliothécaires, conservateurs et masters confondus s'y rendront main dans la main, des fleurs dans les cheveux.

En attendant, je m'efforce de me mettre dans l'ambiance :

Ici, de tous côtés, je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s'élève l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages, l'œil satisfait y voit croître des plantes plus vigoureuses et plus heureuses là qu'ailleurs. Par delà ces collines, dont le faîte offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'œil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu'il en faut pour accroître la volupté présente. L'imagination est touchée par le son lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres; ces sons, portés sur les eaux qui les adoucissent, prennent une teinte de douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l'homme : La vie s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi de jouir.

Stendhal, La Chartreuse de Parme

vendredi 5 juin 2009

“Numériser les œuvres du domaine public, et après ? Diffusion, réutilisation, exploitation : des objectifs contradictoires ? ” PARTIE 2

Lionel Maurel, Conservateur à la BnF, entame la seconde partie de cette journée d’étude en dressant une étude comparative des mentions légales de 122 bibliothèques numériques. En préambule, il remarque qu’il n’existe pas de portail recensant les bibliothèques numériques.
34 % de ces 122 bibliothèques, soit un bon tiers, n’affichent pas de mention légale. Celles qui le font invoquent en priorité le droit d’auteur – droit que la numérisation ne donne pas.
Il y a une grande disparité des usages. Un grand nombre de mentions ferme tous les droits, 88 % d'entre elles interdisent un usage en ligne, même privé. Elles s’avèrent plus restrictives que les mentions de Google Book Search. Très peu traduisent la mention légale en métadonnées.
On peut retrouver la liste des 122 bibliothèques taggées et leurs liens ici : http://delicious.com/domaine

Une table ronde permet ensuite à cinq intervenants de présenter leur établissement culturel et le choix pris par chacun d’entre eux concernant l’exploitation de domaine public numérisé :
Sophie Sepetjan, Chef du service juridique, pour la BnF,
Jean-François Vincent, Conservateur au Service d’histoire de la médecine, pour la Bibliothèque interuniversitaire de médecine,
Stéphane Ipert pour le Centre de conservation du livre d’Arles, dont il est le Directeur,
Béatrice Abbo, Chef du service du récolement et de l’informatisation des collections au Château de Versailles,
Élisabeth Gautier-Desvaux pour les Archives départementales des Yvelines, dont elle est la Directrice.
Nous ne détaillons pas ici les 5 initiatives, toutes différentes et originales, mais rapportons quelques notes prises à propos de Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF :
Le fondement juridique de la réutilisation des données de Gallica est le droit des bases de données – le contenu de la base attestant un certain investissement financier, humain et matériel. Gallica est librement réutilisable ; la gratuité est requise pour un usage de recherche et de pédagogie, l’usage commercial est payant. Cette redevance [1] doit favoriser la réutilisation commerciale et en même temps générer un retour sur investissement. La source doit dans tous les cas être mentionnée et les conditions de réutilisation respectées. Les images en haute définition sont marquées.

Une seconde table ronde réunit Philippe Colombet, Responsable des partenariats du monde francophone de Google France, et Pierre Baudouin, Chargé des relations extérieures à Wikipédia.

Ce dernier indique que l’encyclopédie en ligne contient de 15 à 25 % de biographies, selon les langues. Une grande partie des articles en langue allemande contient des liens pointant vers la Bibliothèque nationale allemande, et 250 000 articles d’entre eux contiennent des métadonnées, contre 38 000 en langue anglaise. On ne peut que constater le retard de la France en ce domaine.
Quelques projets sont présentés :
Wikimedia Commons : médiathèque numérique libre,
Wikipedia Loves Art : Photothèque amateur d’œuvres des musées,
Bundesarchiv : archives fédérales de la République Fédérale d’Allemagne,
Deutsche Fotothek,
Wikisource : bibliothèque numérique libre mise à disposition gratuitement et sans publicité. Textes du domaine public placés sous licence GFDL (licence de documentation libre de la Free Software Foundation)

Philippe Colombet intervient ensuite à propos de Google Recherche de livres – le pendant francophone de Google Book Search [2] – créé par le constat que les internautes ne cherchent pas sur Internet uniquement des sites, mais aussi des vidéos, des sons, des livres… Les livres apparaissent au sein des résultats de recherche depuis 2007. Google Recherche de livres totalise 29 bibliothèques partenaires, dont 7 en Europe. 3 d’entre elles sont francophones – une en Belgique, une en Suisse et une en France – au sein d’accords stipulant que le choix des ouvrages à numériser doit être fait par les établissements. La numérisation et l’indexation sont aux frais de la firme. Une copie de ces données est livrée à la bibliothèque.
La Bibliothèque municipale de Lyon a passé un tel contrat. Google est en train de construire des locaux ad hoc en banlieue lyonnaise pour la numérisation de ses fonds. Le programme devrait s’étaler sur 7 ou 8 ans.
Une date butoir a été fixée afin d’éviter de numériser des ouvrages sous droits d’auteur ; les différences entre l’Europe et le continent américain sur cette question font que certains ouvrages numérisés sont accessibles aux États-Unis mais ne le sont pas en France.

Pour finir, Yves Alix, Rédacteur en chef du Bulletin des Bibliothèques de France et bientôt directeur du département de l'Information bibliographique et numérique à la BnF, livre une synthèse de la journée. Nous n’en livrons ici que quelques idées saillantes, en vrac :
Une « schizophrénie juridique » entoure le rapport des institutions envers le domaine public, oscillant entre un désir d’appropriation de celui-ci et la crainte de son érosion.
Étrangement, même si le sujet du jour était le domaine public, le droit d’auteur a plané comme un spectre sur tous les débats.
La révolution numérique est une révolution de la copie.
Une exploitation commerciale d’un patrimoine est possible, mais un service public n’est pas armé pour le faire. Il convient donc de réfléchir, en vue d’une exploitation commerciale, à des partenariats.
Il y a un besoin de clarifier la mission primordiale, la juridiction et les objectifs des établissements publics patrimoniaux, entre la préservation, la diffusion et la substitution…
Les comportements des usagers changent, le service public n’est pas en mesure de contrecarrer ces changements. Il faut favoriser l’ouverture et éviter l’exclusivité et l’appropriation, qui ne fonctionnent pas sur le Web, Internet et l’indexation ne faisant pas bon ménage avec l’appropriation des œuvres.
(brouhaha, cris, applaudissements. L’assemblée s’extirpe avec anarchie de l’amphithéâtre Fabry-Perot, qui à la recherche de toilettes, pendant que d’autres s’invectivent et se provoquent en duel)
[1] Précisons qu'une redevance est une participation aux frais, et non pas une couverture intégrale de ceux-ci.
[2] Google emploie dans le monde 20 000 personnes, dont 150 en France.

Liens :